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La France construit son New Deal sans le savoir, et c'est le problème.

  • Samy BENOUDIZ
  • il y a 4 jours
  • 7 min de lecture
La France construit son New Deal sans le savoir, et c'est le problème
La France construit son New Deal sans le savoir, et c'est le problème

En 1933, Roosevelt ne s'est pas contenté de débloquer des milliards. Il a demandé aux Américains d'y croire. Il a nommé ce qu'il faisait, assumé l'argent public comme outil de transformation collective, et donné à un peuple épuisé par la crise une raison de se remettre en marche. C'était ça, le New Deal : non pas un catalogue de mesures, mais un pacte entre un État qui prend ses responsabilités et une société qu'on invite à s'engager.

Regardons la France aujourd'hui. La puissance publique, qui a renationalisé son électricien à 100 % en 2023, lance la construction de 6 réacteurs EPR2, le plus grand programme industriel d'Europe. Des concessions hydroélectriques à renouveler, représentant 25,7 GW de puissance pilotable et décarbonée. Des filières SMR, hydrogène, batteries, data centers qui émergent. Un tissu d'ingénieurs, de techniciens, de sous-traitants industriels qui n'attendent qu'une commande cohérente.

La France construit ainsi son New Deal pièce par pièce, sans le nommer. Et c'est précisément le problème.

L'argent public existe. La vision, non.

J'ai mené deux carrières en parallèle, ingénieur et dirigeant d'entreprises d'un côté, élu local de l'autre. Des deux côtés, le même constat : la France regorge d'industriels et d'élus qui portent des projets ambitieux et utiles. Le financement est souvent difficile à obtenir, mais ce n'est pas lui qui tue les ambitions. Ce qui les décourage, puis les annule, c'est la bureaucratie, la cacophonie d'avis contradictoires que personne ne régule. Tout se passe comme si l'on avait distribué, et même encouragé, le pouvoir de dire non. La France n'a pas un problème de ressources : elle a un problème d'exécution. Trop de décideurs, trop de délibérations, trop peu de passage à l'acte.

Le programme EPR2 représente un investissement de 72,8 milliards d'euros (valeur 2020), que l'État prévoit de financer à 60 % en mobilisant, pour la première fois, l'épargne réglementée des Français, un choix encore suspendu à l'aval de Bruxelles. Les concessions hydroélectriques, si elles sont bien renouvelées, représentent des dizaines de milliards supplémentaires. France 2030 a mobilisé 54 milliards. Le plan national de relance et de résilience (PNRR) européen en ajoute 40. L'argent est là.

Mais cet argent est dispersé entre des agences, des guichets, des appels à projets concurrents, sans architecture d'ensemble. Personne n'est responsable de la cohérence. Personne ne raconte le projet. Personne ne demande aux Français d'y croire.

Roosevelt avait nommé des agences fédérales pour chaque programme avec des responsables identifiés, des objectifs géographiques et des calendriers d’exécution. Il avait une carte. Il désignait des territoires. Il donnait des délais. La France, elle, produit des rapports.

L'Europe n'est pas notre problème. Notre abdication devant elle l'est.

On entend souvent que Bruxelles bloque nos ambitions industrielles. C'est une demi-vérité qui sert d'alibi commode.

La directive Concessions de 2014 a, pendant vingt ans, paralysé le développement de notre première énergie renouvelable. Mais un accord de principe a finalement été trouvé avec la Commission en août 2025 : passage à un régime d'autorisation, maintien des exploitants en place. Vingt ans pour débloquer un dossier dont la solution était sur la table.

Qui a laissé ce contentieux s'installer pendant vingt ans ? Nous. Faute d'avoir construit plus tôt une coalition européenne pronucléaire, faute d'avoir cherché longtemps l’approbation de Bruxelles plutôt que son ralliement à cette cause. L'obstacle n'était pas à Bruxelles : il était dans cette habitude de l'autocensure.

La Commission européenne est ce qu'on la laisse être. Quand la France défend ses intérêts avec détermination, comme elle l'a fait pour obtenir l'inclusion du nucléaire dans la taxonomie verte européenne en 2022, inclusion que la justice européenne a confirmée en septembre 2025 en rejetant le recours autrichien, elle obtient des résultats. Quand elle s'autocensure par anticipation, elle obtient l'obstruction qu'elle a elle-même initiée.        

Le dossier du financement des EPR2 le montre encore : en mars 2026, la Commission engage une enquête sur les aides d'État françaises, l'Autriche annonce déjà des recours, et au même moment, la présidente de la Commission qualifie le recul du nucléaire civil d'erreur stratégique. L'Europe n'est pas un mur, c'est un rapport de forces. Notre devoir est d'y peser.

L'Europe peut être le cadre d'un New Deal continental : c'est, à sa manière, ce que propose le rapport Draghi avec son appel à un choc d'investissement de l'ordre de 800 milliards d'euros par an, près de 5 % du PIB européen pour combler le décrochage face aux États-Unis et à la Chine. Mais ce cadre ne se construira pas sans une France qui sait ce qu'elle veut et qui le dit.

L'agriculture : le renoncement que je ne peux plus regarder sans colère.

Ingénieur agronome de formation, je regarde depuis des décennies le déclin agricole français avec la frustration de celui qui comprend ce qui se passe et voit qu'on ne fait rien. La France a les terres, le savoir-faire, les ingénieurs, le climat le plus diversifié d'Europe. Elle a pourtant choisi, de sacrifier sa souveraineté alimentaire sur l'autel d'un libre-échange agricole qui n'a profité ni à ses agriculteurs ni à ses consommateurs.

Les chiffres sont accablants. L'excédent agroalimentaire français, historiquement l'un des rares excédents structurels de notre économie, est passé de près de 5 milliards d'euros en 2024 à environ 200 millions en 2025, selon le rapport sénatorial de février 2026. C’est une chute de l'ordre de 95 %, son plus bas niveau depuis 1978. Le même rapport avertit qu'au rythme de croissance actuel, l'Espagne pourrait nous ravir la première place agricole européenne dès 2029, alors que l'Italie bat des records d'exportation et que nous perdons des parts de marché sur notre propre continent.

Ce décrochage n'est pas une fatalité climatique ni une malédiction géographique. C'est le résultat du libre-échange agricole généralisé et d'accords commerciaux qui exposent nos producteurs à une concurrence sur les prix sans équivalent en termes de normes sociales et environnementales. Depuis des années, une politique de filière a favorisé la grande distribution et les importations plutôt que les circuits courts et la transformation locale.

Favoriser le cycle court, ancrer la valeur ajoutée sur le territoire, défendre l'intérêt national dans les négociations commerciales : ce ne sont pas des positions protectionnistes archaïques. Ce sont les conditions élémentaires d'une souveraineté alimentaire réelle. L'Italie l'a compris avec ses indications géographiques protégées. Les Pays-Bas l'ont compris avec leur modèle agro-technologique intensif. La France, elle, continue de négocier des accords de libre-échange pendant que ses agriculteurs voient leur revenu décrocher.

Un pays qui ne maîtrise plus ce qu'il mange ne maîtrise plus grand-chose.

La technologie : une chance historique de sauter une génération

Je ne suis pas pessimiste. Je suis en colère contre le gâchis  parce que les ressources pour un vrai sursaut existent, et que la fenêtre technologique ouverte devant nous est exceptionnelle.

L'intelligence artificielle, la robotique, les capteurs connectés, la biologie de synthèse, la médecine prédictive : ces outils ne sont pas réservés aux géants américains ou chinois. Ils sont disponibles maintenant pour transformer nos filières agricoles, industrielles et médicales, à condition de décider de s'en saisir comme instruments de souveraineté plutôt que de les subir comme menaces venues d'ailleurs.

Un agriculteur français équipé d'outils de précision peut produire davantage, avec moins d'intrants, en s'insérant dans des circuits courts rémunérateurs. Un industriel qui automatise intelligemment ne délocalise pas : il rend sa production compétitive là où elle est. Un territoire couvert par la télémédecine et l'IA diagnostique ne subit plus sa désertification médicale. Neuf millions de Français vivent aujourd'hui dans un désert médical et pourtant, parmi les solutions de santé numérique françaises déjà commercialisées, près de six sur dix intègrent l'intelligence artificielle. L'outil existe. La décision de le déployer comme infrastructure publique de territoire n'a pas encore été prise.

C'est là l'enjeu : nos agriculteurs, nos industriels, nos territoires peuvent entrer directement dans le meilleur du XXIᵉ siècle, sans passer par la case rattrapage, si la puissance publique décide de l'organiser comme un projet collectif plutôt que de laisser le marché ou les acteurs locaux le faire à sa place et à son rythme.

Ce qu'il faut décider

On m'objectera que la France de 2026 n'a ni la souveraineté monétaire, ni les marges budgétaires, ni l'économie fermée de l'Amérique de 1933. C'est vrai, et il faut le dire. Mais retournons l'argument : Roosevelt disposait de moins de ressources que nous n'en mobilisons déjà, l'EPR2, France 2030, sans compter l'épargne des Français. Ce qui lui manquait, l'argent, nous l'avons. Ce qu'il avait et qui nous manque, c'est une méthode et un récit. Le New Deal n'a jamais été d'abord une affaire de moyens. C'était une affaire de volonté nommée.

On m'objectera aussi que la reprise américaine doit autant à la mobilisation de 1941 qu'au New Deal lui-même. Le débat existe entre historiens. Mais il ne change rien à ce qui nous occupe : ce qui a remis l'Amérique en marche, ce n'est pas la nature de la dépense, civile ou militaire, c'est qu'un État a nommé un cap et demandé à un peuple d'y croire.

Je ne plaide pas pour un État qui ferait tout. Je plaide pour un État qui sait ce qu'il veut, qui assume l'argent public comme levier de transformation, comme Roosevelt l'a fait, et qui est capable de raconter le projet à ceux qui vont le vivre. Cela suppose quatre décisions politiques que personne ne prend encore clairement.

Nommer un architecte pour chaque programme : pas une agence de plus, mais une chaîne de responsabilité claire, du ministre au territoire.

Assumer la souveraineté industrielle et alimentaire comme objectif premier de la politique économique, y compris quand cela suppose de renégocier certaines règles européennes, comme la directive Concessions sur l'hydroélectricité ou l'encadrement des aides d'État, en construisant les coalitions qui le permettent. La France l'a fait pour le nucléaire dans la taxonomie, elle peut le faire ailleurs.

Faire de la technologie un bien commun industriel, en soutenant massivement les PME et les agriculteurs qui veulent se réinventer, plutôt que de concentrer les aides sur les grands groupes qui n'en ont pas besoin.

Parler aux Français de ce projet comme d'un projet collectif, pas comme d'un plan de compétitivité rédigé à Bercy et commenté par des experts sur des plateaux.

Roosevelt a sauvé l'Amérique dans l'un des pires chapitres de son histoire parce qu'il a demandé à son peuple de croire en quelque chose de plus grand que la crise du moment. La France a tous les ingrédients pour faire de même : les programmes existent, les ingénieurs sont là, les territoires n'attendent qu'une décision.

Il ne manque pas un homme providentiel. Il manque une décision, celle de nommer ce que nous construisons, et d'assumer que l'argent public engagé au service d'un projet collectif n'est pas une dépense , c'est un investissement dans ce que nous voulons être.

Ce n'est pas un problème d'argent. C'est un problème de volonté.

Samy Benoudiz est ingénieur agronome. Il a dirigé des sociétés d'ingénierie et d'infrastructures dans l'eau et l'énergie, notamment comme directeur général de Tractebel France-Afrique-Chine (Engie) et vice-président exécutif de Degrémont Industry (Suez). Ancien maire d'Aigremont et ancien membre du Conseil des prélèvements obligatoires, il est aujourd'hui consultant indépendant (Kanda Consulting).

 

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